Accueil arrow Celui qu'ils ont transpercé (Jacques Goldstein)
Celui qu'ils ont transpercé Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

 

     Aimer c'est se rendre vulnérable, c'est accepter d'aliéner un peu de son autonomie, de sa liberté, de son indépendance, c'est accepter de devenir inévitablement et inexorablement tributaire de l'Autre, tributaire d'un autre dont on ne peut pas ne pas attendre une réciprocité dans l'amour, qui n'est pourtant nullement assurée, tributaire d'un autre dont la réponse est rarement au diapason de notre sentiment et conforme à notre attente, et dont l'inconstance, parfois l'infidélité, vient si souvent blesser profondément notre vœu d'éternité.
     L'idéogramme universel de l'Amour n'est-il pas ce cœur fléché, auquel nous fait songer spontanément ce coup de lance donné par le centurion romain au Christ en croix ! C'est par ce geste insolite que se clôt en saint Jean le récit de la Passion, et d'une certaine manière, de la vie terrestre de Jésus. Comme si l'Apôtre bien-aimé, le témoin par excellence de l'Amour de Dieu pour les hommes, celui qui durant la Cène reposa sur la poitrine de Jésus, voulait attirer notre attention sur ce dont tout vient, et ce vers quoi tout tend.
     "Ils regarderont vers Celui qu'ils ont transpercé". Telle est la citation du prophète Zacharie dont Jean voit la réalisation dans le geste du soldat. L'amour dont témoigne l'Apôtre bien-aimé, c'est que l'amour est une blessure souvent infligée par celui ou ceux-là mêmes qui sont l'objet de cet amour. Ainsi donc l'amour rend vulnérable. Et Dieu, en la personne de son Fils, a voulu, a bien voulu se rendre vulnérable, vulnérable parce qu'il a accepté de courir le risque de nos refus, la blessure de nos fermetures, la plaie ouverte de nos froideurs et de nos indifférences.
Mais ce qu'il y a de plus prodigieux dans cette plaie ouverte par la lance du soldat, c'est qu'elle se transforme en source de grâce et de bienfaits, ce que suggèrent l'Eau et le Sang qui coulent aussitôt du côté béant, symbolisant sans doute les deux sacrements de Baptême et d'Eucharistie : régénération des pécheurs et nourriture des croyants ; adoption filiale et participation à la Table de Dieu.
    C'est cette sorte de transformation d'un supplice en sacrifice, d'un forfait en source de grâce, d'un rejet en accueil, que semble suggérer l'enchaînement des faits : le soldat lui ouvre le côté, il en sort aussitôt l'Eau et le Sang. Mais pour qu'il en soit ainsi il fallait que Dieu, en la personne de son Fils, se rendît vulnérable. Au fond c'est cela que nous célébrons en cette fête. D'où la note un peu douloureuse qu'elle eut primitivement et qui peut-être lui demeure inhérente. "Ils regarderont vers Celui qu'ils ont transpercé".
     Puissions-nous savoir effectivement regarder cette Croix, suprême révélation de l'Amour de Dieu pour les hommes et redire avec saint Jean de la Croix : "J'ai vu ta Croix, oh ! Christ et j'y ai lu le chant de ton Amour".

Dom Jacques Goldstein
Celui qu'ils ont transpercé

 

 
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